L’écrivain américain (1933-2023) est surtout auteur d’une quinzaine de romans, dont certains ont été adaptés au cinéma. Il a aussi écrit des pièces: The Stonemason (1995) et celle-ci (2006) où il met en place une sorte de piège ontologique, sur fond de claustrophobie. Il y dialogue avec la philosophie de l’absurde et le langage devient ici le vecteur d’un affrontement rhétorique, d’un intense bras de fer intellectuel en huis-clos: la présence de l’Autre agit comme un miroir sartrien, obligeant l’individu à affronter le poids de son existence et l’insupportable responsabilité de sa liberté. Le constat du célèbre philosophe et dramaturge français: «L’enfer, c’est les autres.» acquiert ici une nouvelle dimension, à travers le dilemme entre la vie et son renoncement.
Le sous-titre indique bien que Cormac
McCarthy veut déplacer l’intérêt de l’action vers la densité idéologique.
Et les protagonistes resteront anonymes: dans une gare, un Blanc (professeur
d’université nihiliste) est sauvé du suicide par un Noir (ancien détenu et
fervent chrétien) qui l’invite à venir discuter avec lui dans son modeste
appartement. Ils portent chacun le poids de leur histoire traumatisante mais
ces personnages fonctionnent avant tout, comme vecteurs d’idées
conflictuelles. Ainsi, leur expérience de vie se transmue en une confrontation
absolue entre deux visions du monde opposées.
Le Blanc perçoit la civilisation
comme un écran fragile et incapable de dissimuler le vide existentiel. Et le
Noir met en avant une espérance vécue, ancrée dans l’acceptation de la grâce
divine. Antonis Kafetzopoulos a
fait une traduction fluide et efficace de la pièce et a évité le piège
d’une hellénisation maladroite d’un dialecte afro-américain. Il a privilégié
l’homogénéité et a mis l’accent sur l’oralité, l’ellipse et la fragmentation du
discours qu’exige l’économie théâtrale. Sur le terrain commun de l’angoisse
existentielle, ces hommes dialoguent d’égal à égal et abolissent la distance
éducative et sociale qui les sépare. Il y a un bon rythme et Antonis Kafetzopoulos a réussi à
apprivoiser le côté statique de l’œuvre et à recréer son impression
d’enfermement.
Pauses mesurées, pointes sarcastiques, ironie sous-jacente et humour agissent
comme soupapes de décompression. La scénographie de Giorgos Chatzinikolaou, réduite au strict nécessaire, devient une
partie du «piège ontologique» imaginé par l’auteur. Une grande porte avec deux
verrous et chaîne de sécurité domine le plateau et signale le caractère
inéluctable de la situation et l’impasse de la communication… Le Blanc ne
pourra quitter l’appartement du Noir avant une conclusion: ils y semblent
coincés, même s’ils se montrent inflexibles dans leurs convictions.
Costumes de Maria Anamaterou: le Noir- grande
veste en cuir et bonnet- semble porter les stigmates de la rue et de la prison.
Et le Blanc -veston en velours côtelé marron- renvoie au monde académique dont
il est issu. Ce choix vestimentaire illustre bien les disparités
socio-éducatives, tout en soulignant la destinée commune de ces gladiateurs,
égaux face à la vie.
Avec une immédiateté
désarmante, Antonis Kafetzopoulos (le
Blanc) et Jérôme Kaluta (le
Noir), comme des vases communicants transforment les thèses philosophiques en
événement vécu. Grâce à une sorte de « chimie électrique », le
Blanc et le Noir cessent d’être de simples oppositions idéologiques, pour
être les deux faces d’une même angoisse face à la mort. En parfaite symbiose,
les interprètes suggèrent que le salut -ou sa perte- n’est pas une affaire
solitaire mais un processus déclenché par le frottement avec l’altérité… Le
célèbre Autre est, enfin, ce miroir obligeant chacun de nous à tâter les
limites de sa propre vérité…
Nektarios-Georgios
Konstantinidis
Théâtre Epi Kolono, 12 rue
Nafpliou, Athènes. T. :
00302105138067








