Δευτέρα 7 Φεβρουαρίου 2022

Les Héraclides d’Euripide, traduction en grec moderne de Kostas Varnalis, mise en scène de Kostas Papakonstantinou et Artemis Grymbla


Une tragédie écrite en 430 av. J.C. mais rarement jouée. Pourtant très actuelle, puisque fondée sur le thème de l’asile politique et sur l’inviolabilité du demandeur ou « suppliant »… Et elle pose la question de savoir  en quoi consiste la liberté d’un pays et son attitude à l’égard de ceux qui attentent à son intégrité ou qui essaient de lui imposer des lois qui ne sont pas les siennes. 

Dans Les Héraclides, l’action en deux parties peu liées entre elles, semble, à plusieurs endroits, lacunaire et plate. Avec un chœur nombreux et des personnages principaux qui sembler sans grand intérêt  leurs interprètes.  Eurysthée exerce une persécution sur les enfants d’Hercule après la mort de leur père  mais ils trouvent  asile à Athènes auprès du roi Démophon, fils de Thésée. Les Héraclides, conduits par le vieil Iolaos, l’ancien compagnon d’Hercule, se sont réfugiés au pied de l’autel de Zeus, à Marathon.
Un héraut d’Eurysthée vient les en arracher et Démophon prend leur défense. Le héraut se retire en menaçant les Athéniens de la guerre, au nom d’Argos et de son roi. Un oracle prédit que, pour gagner la guerre, il faudra sacrifier une jeune et noble vierge de noble. Macaria, une des filles d’Hercule accepte de se sacrifier. Les Athéniens gagnent la guerre et captivent Eurysthée qu’ils remettent entre les mains d’Alcmène, la mère d’Hercule, qui fait partie, elle aussi, des réfugiés. Contre les coutumes athéniennes qui respectent la vie des prisonniers de guerre, Alcmène ordonne pourtant la mort d’Eurysthée. 

Cette tragédie est faite de changements extrêmes, retournements subits, voire improbables… Des vieux redeviennent jeunes, des jeunes perdent leur vie en se sacrifiant à l’autel d’un dieu sanguinaire, des rois sont prêts sous la pression des événements, à renier leurs promesses et à offenser les coutumes de leur pays qu’auparavant, ils défendaient passionnément. Et les ennemis se révèlent être, sinon des amis, du moins plus utiles que des amis qui, eux favorisés, se montreront vite très malfaisants. Loin de toute idée de xénophobie, Euripide attire notre attention sur la nature changeante des humains, plus que sur  l’exil et l’immigration. 

Kostas Papakonstantinou et Artemis Grymbla  recréent le mythe lui-même et la violence de cette pièce avec un sens caustique. Ils veulent réveiller la conscience politique du public et donnent à ces Héraclides un sens compréhensible à nos contemporains, en actualisant le texte et en créant des rapports dialectiques entre passé et présent.  Des pans de coton blanc représentent l’espace de l’autel et sur le plateau, un seul accessoire: une branche… Cinq acteurs, eux aussi tout en blanc, jouent avec passion les huit personnages de cette tragédie. La musique, les paroles de la chanson, les fortes lumière font sens et renforcent la belle théâtralité de ce spectacle.  

 Nektarios-Georgios Konstantinidis 

 Théâtre Olvio, 7 rue Falaissias, Votanique, Athènes. T. : 0030 2103414118

Κυριακή 24 Ιανουαρίου 2021

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, traduction de Stelios Vafeas, mise en scène de Georges Nanouris


Dans un deux-pièces à Saint-Louis, Amanda Wingfield, une femme abandonnée par son mari, vit dans  le monde fantasque de ses anciens amoureux, entourée par ses grands enfants: Tom, qui  rêve de quitter son travail dans une usine de chaussures mais aussi l’étouffant cocon familial. Et la jeune Laura, à la timidité maladive et que tourmente une jambe infirme. Elle prend le plus grand soin de sa ménagerie de verre, de fragiles animaux miniatures. Amanda a demandé à Tom d’inviter un de ses copains employé comme lui dans la même usine, Jim O’ Connor… Et elle y voit un amoureux possible pour Laura.

De nombreuses similitudes existent entre la famille Wingfield et celle de Tennessee Williams.  La Ménagerie de verre, écrite en 1944, est contemporaine de la fondation de l’Actor’s Studio. Comme  toute son œuvre, la pièce est liée aux pratiques d’acteur de cette école où la construction du personnage est essentielle. Tout dans le texte est décrit avec précision: environnement, âge, milieu social, métier et habitudes des protagonistes… Pour une juste analyse du comportement humain et Tennessee Williams commente la situation par le biais du narrateur, ou grâce à des projections d’images.

Il y a dans cette pièce écrite avec le décalage qu’autorise la mémoire, des didascalies précises: elle « se passe dans la mémoire et n’est donc pas réaliste. La mémoire se permet beaucoup de licences poétiques. Elle omet certains détails; d’autres sont exagérés, selon la valeur émotionnelle des souvenirs, car la mémoire a essentiellement son siège dans le cœur. »

La Ménagerie de verre dépasse son époque: complexe et polysémique, elle peut, après  plus de soixante-quinze ans, être encore réinventée et Georges Nanouris a créé un spectacle avec un rythme et des couleurs qui lui permettent de capter le quotidien avec  justesse et réalisme. Seuls, les objets indispensables à la compréhension d’une scène sont ici gardés. Des lampes montent et descendent comme des pendules, soulignant le symbolisme de la ménagerie de verre de Laura et renforçant la poésie du texte.

Anna Massha (Amanda) a une voix monotone, des gestes répétitifs et une certaine  hystérie qui affaiblissent le personnage… Lena Papaligoura montre bien le passage impossible de l’enfance à la féminité chez Laura, ses traumatismes psychiques et son caractère introverti mais elle n’évite pas toujours un ton mélodramatique facile pour créer l’émotion. Konstantinos Bibis  criaille souvent et joue Tom de façon superficielle. Mais Anastassis Roilos, lui, excelle en Jim O’Connor et séduit par une belle présence scénique. Notamment, à la fin quand le jeune homme et Laura se livrent à des confidences et s’embrassent (on voit le baiser en ombre à cause des limites imposées par la crise du covid!). Mais c’est la seule scène poétique et touchante du spectacle…
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle vu le 23 janvier, en retransmission depuis le Théâtre National d’Athènes.

Σάββατο 2 Ιανουαρίου 2021

Pieds nus dans le parc de Neil Simon, traduction en grec d’Antonis Galéos, mise en scène de Reïna Eskenazi


Producteur, dramaturge et scénariste américain, Neil Simon  (1927-2018), surnommé le roi de la comédie, a aussi adapté en 1967 cette pièce au cinéma avec Robert Redford et Jane Fonda.  Dans cette comédie romantique pleine d’humour, traduite et montée dans le monde entier avec grand succès, l’auteur met en valeur l’amour, comme sentiment omniprésent et… omnipotent.

Mais il y a toujours dans les relations humaines un quelque chose porteur d’ambiguïtés et d’antinomies. Et l’homme comme la femme souffrent de doutes, soupçons et  manque de confiance en soi. La routine du mariage semble un cauchemar, le couple a besoin d’un changement, d’une surprise ou d’une folie qui écraserait la monotonie : ce «marchons pieds nus dans le parc » est peut-être un remède…

Après six jours de lune de miel, Paul, jeune avocat plein d’avenir, découvre le « petit nid d’amour » que leur a  trouvé Corie : un loft insalubre au huitième étage sans ascenseur ! Le couple est brutalement plongé dans la réalité d’une vie à deux. Paul découvre l’endroit le jour de leur installation et c’est l’enfer. Impossible pour lui de travailler dans cet espace  inconfortable! Et il doit plaider sa première affaire le lendemain matin! En fait, rien ne se passe comme prévu : leurs meubles tardent à arriver, leur nouveau voisin cherche visiblement à squatter et Esther, la mère de Corie, aurait tendance à prendre racine… Tout cela risque fort d’aboutir à une situation explosive.

Reïna Eskenazi  a réalisé une mise en scène rythmée où alternent comique des situations et émotion. Le décor et les costumes soulignent le burlesque de la pièce. Un spectacle léger et touchant qui provoque le rire, mais où Neil Simon  rappelle les difficultés de la cohabitation comme du mariage. Argiris Aggelou (Paul) et Vassiliki Troufakou (Corie) sont  un couple  de personnages aux contradictions évidentes mais qui ont une profonde sensibilité. Aris Lembessopoulos excelle en Victor Velasko, le vieux et dingue voisin qui n’hésite pas à flirter avec Corie pour gagner le cœur de sa mère. Hélène Krita interprète Esther avec brio et Jérome Kaluta est magnifique à la fois en technicien et en serviteur. Ici la parodie fait aussi merveille.  
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle vu le 1 er janvier  en retransmission depuis le Théâtre Akadimos, Athènes.

Κυριακή 29 Νοεμβρίου 2020

La Dame de chez Maxim de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Thomas Moschopoulos




Noctambule, grand amateur de soirées sur les boulevards, Georges Feydeau fréquentait assidûment les cafés et brasseries de la capitale où il observait avec plaisir la faune des Parisiens en goguette. Dès 1894, il établit son quartier général chez Maxim’s, fondé un an auparavant et devenu, en peu de temps, le restaurant à la mode. Il y dîne presque tous les jours avec le tout Paris: dandys, artistes, écrivains… Cette maison lui inspira cette pièce, l'une de ses plus célèbres et qui fut créée à Paris en 1899.

Le personnage principal est une danseuse de chez Maxim, surnommée la Môme Crevette. Maligne, canaille, provocante, elle a la répartie facile et mène le jeu. Ne songeant qu’au plaisir, elle devient l’incarnation de  la « vie parisienne ». Dès les premières scènes, cette cocotte est à l’origine d’une histoire d’adultère, que son complice d’un jour, le Docteur Petypon, essaye de cacher avec déguisements, changements d’identité, mensonges, fuites, cachettes et autres subterfuges traditionnels du vaudeville. La pièce longue et à l’intrigue très moderne mais compliquée et avec une trentaine de personnages, alterne quiproquos, bévues et scènes de séduction ou divertissement selon les règles du genre.

L’atmosphère fin de siècle est fidèlement retranscrite et la Môme Crevette à qui la plupart des hommes voue un véritable culte, danse un remarquable french cancan. La pièce reflète les préoccupations scientifiques de l’époque: deux protagonistes sont médecins et utilisent un «fauteuil extatique» directement inspiré des expériences contemporaines sur le magnétisme, pour endormir leurs patients. Ainsi à l’acte III, plusieurs personnages sont magnétisés en même temps. Extatiques et plongés en plein rêve, ils forment une chaîne humaine et réalisent les actions les plus farfelues dont ils ne se souviendront plus à leur réveil. La science entre ainsi au service du comique avec des imbroglios jalonnant la pièce. Ici, rationalité scientifique et monde de l’absurde ont partie liée.

Thomas Moschopoulos, en traducteur habile, a su respecter l’oralité de la communication quotidienne chez Feydeau et conférer  aux expressions populaires ou argotiques des personnages une densité sonore savoureuse. Une discrète allusion sexuelle surgit des chansons interprétées avec une belle allégresse et un humour léger… Le spectacle, fidèle à l’esprit du dramaturge français, est de grande qualité: le metteur en scène a réussi à saisir le rythme frénétique, les tons et l’esthétique du burlesque et à actualiser la pièce. Les nombreux acteurs- tous remarquables- incarnant les personnages de Georges Feydeau avec vivacité, les costumes exubérants de Claire Bracewell, la musique de Corneille Selamsis, les éclairages de Nikos Vlassopoulos, le décor majestueux d’Evangélie Thérianou: tout ici amuse beaucoup le public grec en cette période de confinement…
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle vu le 28 novembre en retransmission en « streaming » du Théâtre National de Grèce, Athènes.  

Τρίτη 3 Νοεμβρίου 2020

Composition pour six corps, performance-danse, conception, mise en scène et chorégraphie d’Antonia Oikonomou


Sur une scène vide, ce spectacle de danse explore le processus de la création artistique à partir de la fameuse «page blanche ». Au centre de cette création, la rencontre des corps et leur coexistence dans un espace clos et dans un temps vague : celui des longues répétitions où des idées naissent, s’annulent réciproquement ou s’effacent… En exploitant a priori un même matériau sensoriel, le corps humain, c’est-à-dire expressif et énonciateur, le théâtre et la danse héritent nécessairement  d’une ambivalence constitutive : forme matérielle visible et  énergie pulsionnelle mais aussi désir d’expression et pouvoir signifiant. Le corps langagier est en effet, semble-t-il, à la fois déchiré par une distorsion permanente et condamné à vouloir l’abolir  dans une quête éperdue et vaine de son unité et de son identité.

Antonia Oikonomou, avec cet« essai scénique », traite le corps de l’artiste; et sa philosophie de l’espace devient celui d’une coordination interactionnelle. Cinq danseurs (et non pas six !)  pour un monde fictionnel condensant dans un tourbillon du mouvements et  de rares paroles,  les étapes d’une répétition en cours d’un spectacle. Une sorte de «rêverie» qui dévoile la frénésie de la préparation et la créativité d’un performeur… Le corps et l’esprit font un va-et-vient continuel entre l’intérieur et l’extérieur : parfois, le public se perçoit de l’intérieur, en s’identifiant à l’objet ou perçoit l’autre, de l’extérieur comme un corps étranger. Avec une dénégation de la réalité du perçu. Les danseurs accentuent le mouvement pendulaire de cette dénégation et nous promènent entre fiction éloignée et performance vécue et, à d’autres moments, l’ancrent dans une fiction où se mêle leur connaissance de la réalité.

 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle vu le 1 novembre au Théâtre Roes, 16 rue Iakchou, Athènes. T. : 00302103474312. Attention: en novembre tous les théâtres d’Athènes comme ceux de Paris, etc. seront fermés!

Δευτέρα 20 Ιουλίου 2020

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Yannis Kakleas

Cette  pièce devenue culte écrite en 1948 fut publiée en 52 aux éditions de Minuit et créée l’année suivante au Théâtre de Babylone dans une mise en scène de Roger Blin qui jouait  Pozzo, avec Pierre Latour, Lucien Raimbourg, Jean Martin, Serge Lecointe  et Louki dans le rôle de Lucky. Le grand auteur refusait les conventions et cherchait à déconstruire les règles de  l’illusion théâtrale… Quatre personnages seulement;  deux attendent un hypothétique et non identifié un certain Godot qui ne viendra jamais…
Pas d’intrigue mais des jeux verbaux et scéniques. Sur le plateau, une route de campagne avec un arbre. Deux clochards, Estragon et Vladimir, répètent en continue des séries de gestes et se livrent à des joutes verbales sans issue. La façon de retirer une chaussure ou un chapeau, de faire des calculs de probabilité sur les trois crucifiés et les quatre Evangélistes ou de prendre la meilleure pose pour manger une carotte.
Quand le jeu s’épuise, Beckett rappelle la loi qui régit sa construction : attendre Godot est un principe régulateur et  sans signification dramatique. Il y a un autre couple : Pozzo et Lucky, une parodie du maître et de l’esclave. Pozzo tient Lucky par une longue corde et manie le fouet : il feint de déclamer une tirade devant le public, ajoutant ainsi un effet méta-théâtral de plus. Et survient alors le monologue devenu célèbre de Lucky, une sorte de raisonnement logique perverti, avec allusions burlesques, mais aussi composition sérielle à partir de cellules langagières.
 La mécanique verbale s’emballe et les compères s’emparent du chapeau de Lucky pour interrompre sa logorrhée. Chez eux, pas de psychologie ni d’autonomie de pensée : c’est leur couvre-chef qui les anime. Un jeune garçon vient alors, comme pour feindre une délégation de Godot. Au deuxième acte, pas plus d’histoire mais plutôt une une répétition déviée du premier. Des feuilles sur l’arbre mort marquent l’artifice théâtral et les personnages se mettent de nouveau à arpenter la scène. La déconstruction des styles se poursuit avec des tentatives poétiques, séries de mots, essais de tons… Samuel Beckett travaille sur les éléments scéniques et vide leur présence de tout référent. Le temps devient une durée intrinsèque puis arrive l’expiration des gestes et des voix…
 Ses personnages chutent mais pas de façon définitive : Pozzo est devenu aveugle et Lucky muet. Les micro-événements se répètent sans qu’une mémoire s’impose car cette répétition n’a installé aucune ressemblance et les personnages doutent de ce qu’ils ont vu et fait au premier acte. Vladimir et Estragon refont les gestes, redisent les mots jusqu’à épuiser leur répertoire et l’interrompre à la fin de la pièce. 
Yannis Kakleas souligne le burlesque et le caractère incongru et chaotique de cette farce clownesque. Incompréhension et quiproquos donnent à la pièce une tonalité comique et un pathétique de la dérision. Le metteur en scène a mis l’accent sur la vanité de l’existence humaine, sur le temps qui passe et la solitude dans la société contemporaine. Avec un décor fidèle aux didascalies de l’écrivain. Un seul ajout : une vieille bagnole, objet métonymique et référence à l’attachement de l’homme à la machine…
Spyros Papadopoulos (Estragon) et Thanassis Papageorgiou (Vladimir) forment un duo d’acteurs qui oscille entre comique et tragique, tout en essayant de surmonter leur naufrage dans l’inaction par leur entêtement à se parler ou à se jouer la comédie  avec quelques gestes cruels. Il faut signaler le jeu exceptionnel avec une belle gestualité d’Aris Servetalis dans le rôle de ce Pozzo qui a réellement besoin de Lucky pour exister dans un rapport dominant dominé. Lucky semble exécuter  les ordres! Et Orfeas Avgoustidis montre de façon remarquable un être déshumanisé qui dit toute la misère existentielle.
Aris Kakleas interprète d’une voix neutre, le jeune garçon, personnage énigmatique, messager de Godot et catalyseur du désespoir d’Estragon. La présence muette mais dansante d’Aggeliki Trobouki renforce le mystère et le caractère abracadabrant de Godot  que l’on continuera à attendre à jamais… 
Nektarios-Georgios Konstantinidis

Spectacle en tournée en Grèce, une production de ΤΕΧΝΗΧΩΡΟΣ

Παρασκευή 14 Φεβρουαρίου 2020

Le Lys et le serpent de Nikos Kazantzakis, mise en scène de Christos Thanos

Avec un ensemble considérable de romans, essais philosophiques, théâtre, poésie… Nikos Kazantzakis, né en Crète en 1883 et mort en 1957 en Allemagne, est l’une des figures les plus marquantes de la littérature grecque moderne. Son premier roman, Le Lys et le Serpent (1906) emprunte la forme du journal intime pour nous livrer l’histoire passionnelle d’un jeune couple. Transmis du point de vue d’un homme aux sentiments extrêmes, rythmé par le passage des saisons, ce texte empreint de mystère et de lyrisme a marqué les esprits dès sa parution et a constitué une entrée en littérature précoce impressionnante du grand écrivain grec  sous le pseudonyme littéraire Kárma Nirvamí. Il avait vingt-trois ans… 
Le livre annonce les thèmes centraux qui jalonneront son œuvre dès le début: « J’ai de la fièvre encore aujourd’hui. Tout mon corps est traversé de frissons. Quelque chose s’agite et se tend dans mon esprit -on dirait qu’un ressort se détache brusquement, que derrière mon front, se dévide, avec violence, une pensée non domestiquée.  » (…) « Il me semble que ses lèvres rouges sont deux grosses gouttes de sang et quand je me penche sur elles et les baise, un désir sauvage, un violent instinct anthropophage d’un âge primitif se déverse dans mes veines – et je frissonne tout entier et je crois sucer de la chair humaine dégoulinante de sang. »
Iro Bezou et Christos Thanos ont adapté le texte pour le théâtre et en proposent une belle narration  grâce à une gestualité et une diction vibrantes. Dans une salle carrée, une robe rouge pendue sur un cintre, symbole du corps féminin et de la passion. Et sur de longs et étroits praticables, ils marchent très lentement et disent le texte en déchirant des feuilles de papier. Avec une voix sensuelle, une respiration profonde, des expressions hédoniques, un regard parfois érotique et des pauses significatives A la fin, ils arrivent au proscénium. Noir brutal puis on entend un bruit de combat. Tableau vivant des deux corps et forte sémiotisation du caractère guerrier de l’amour. Un spectacle où les metteurs en scène arrivent à exprimer de façon très intéressante la dialectique entre chair et esprit,  lumière et obscurité, amour et mort.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre alternatif  BIOS, 84 rue Peiraios, Athènes, T. : 0030 210 3425335.