Σάββατο 20 Μαΐου 2023

Athéna Panagoulis (Αθηνάς Παναγούλη Επιτάφιος) de Yannis Soldatos, mise en scène de Kostis Kapelonis


Ce spectacle fait partie du projet: Mon fils… où sont mis en scène des monologues de mères de personnages grecs importants comme ici, Alexandros Panagoulis (1939-1976), figure de proue de la lutte contre la dictature, à travers les souvenirs de sa mère, avec, en commentaire, les événements les plus importants de notre histoire récente.

©Panagoyli

©Panagoyli

Panagoulis était un intellectuel qui s’est battu pour la démocratie et les droits de l’homme pendant la junte des colonels.
Après son attaque ratée contre Georgios Papadopoulos (1968), il a été torturé et emprisonné. Il sera libéré en 1973, à la suite d’une pétition internationale.
D’abord exilé en Italie, il devient membre du parti libéral Union du Centre en 1974 au Parlement grec mais est mort deux ans plus tard dans un mystérieux accident de la route, alors qu’il enquêtait sur les tractations secrètes entre certains membres du nouveau gouvernement démocratique et les militaires pendant la junte des colonels.
La vie et l’œuvre de Panagoulis ont suscité l’intérêt des milieux artistiques. Mikis Theodorakis, aussi persécuté pour ses idées contre cette junte, écrivit des musiques pour ses poèmes.  Ce député est aussi la vedette d’Un Homme, le livre célèbre d’Oriana Fallaci, journaliste et écrivaine italienne (1929-2006) qui œuvra dans la Résistance contre Benito Mussolini pendant la seconde guerre mondiale. Elle vécut avec Panagoulis de 73 à 76 et ce texte et une interview l’ont rendu rendue célèbre dans le monde entier comme symbole de résistance aux régimes autoritaires.

Le texte de Yannis Soldatos est un récit fort et riche en informations, à l’émotion maîtrisée et sans facilités ou didactisme. Les matériaux (documents et photos de la famille Panagoulis) ont été tirés du livre de Kostas Mardas. Kostis Kapelonis a enrichi le spectacle de photos, images de films et autres documents précieux qui en renforcent l’esprit politique. Il faut signaler l’efficacité de la musique de Stavros Siolas sur les vers de Panagoulis. 

Mania Papadimitriou, cette très grande actrice, crée ici un personnage exceptionnel: la mère de Panagoulis et elle sait nous toucher profondément. Un spectacle à ne pas manquer ! 

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Vault, 26 rue Melenikou, Athènes. T. : 0030 213 0356472.

Le texte de Yannis Soldatos est publié aux éditions Aigokerws.

Δευτέρα 15 Μαΐου 2023

Tartuffe de Molière, traduction d’Andreas Staïkos, mise en scène de Yannis Dalianis


Sans doute dans l’intention d’attaquer le parti dévot et, en particulier, les membres de l’influente Compagnie du Saint-Sacrement, Molière a-t-il voulu peindre un hypocrite prêchant la religion la plus austère pour mieux profiter de la naïveté de sa future victime.

Tartuffe parvient ainsi à s’introduire dans la maison d’Orgon, un grand bourgeois dont il veut capter la fortune et séduire l’épouse. Deux camps se forment alors: Orgon et sa mère, Madame Pernelle qui croient en la sincérité de cet imposteur.
Mais Dorine, la fidèle servante,  Elmire, l’épouse et Damis et Marianne, les enfants d’Orgon, son beau-frère, Cléante et sa femme Elmire sont eux beaucoup plus lucides. Leurs actions combinées finiront par ouvrir les yeux d’Orgon, mais trop tard! Tartuffe a déjà pris possession de la maison , grâce à un acte qu’il a discrètement fait signer à Orgon. Mais un deus ex machina, en l’occurrence, Louis XIV lui-même, sauvera au dernier moment le patrimoine de cette famille.

© Patroklos Skafidas

© Patroklos Skafidas

Yannis Dalianis nous offre un spectacle moderne, plein de musique et de couleurs, dans une version qui respecte l’esprit du texte. Mais en dialoguant avec l’actualité. Belles trouvailles, jeux de mots, scènes improvisées et allusions discrètes rappellent et commentent l’abus de pouvoir, les harcèlements sexuels et tous les côtés négatifs de la vie politique contemporaine. Le rôle de Valère, le jeune amoureux de Marianne, a été supprimé: selon le metteur en scène, il retardait l’évolution  de la pièce… Marianne, elle, devient une vivante-morte qui se sacrifie et Damis, un homosexuel. Et il y a très intéressant, un rôle-surprise: le valet de Tartuffe qui reste silencieux quand à  la fin, il dévoile ses vraies intentions. Le metteur en scène utilise les chansons d’Elvis Prisley comme moyen de séduction.
Le jeu des comédiens est plein de brio et d’énergie et Manos Karatzoyannis incarne un Tartuffe exceptionnel. Il réussit à bien mettre en valeur le sarcasme et l’obscurité de ce personnage complexe. Une adaptation à ne pas manquer.

Ce spectacle est dédié à la mémoire du grand metteur en scène Lefteris Voyatzis, mort en 2013. Il avait mis en scène L’Ecole des Femmes et Le Misanthrope, que le public et la critique avait beaucoup appréciés. Et il avait aussi joué le rôle de Tartuffe sous la direction de Spiros Evaggelatos. 

Nektarios-Georgios Konstantinidis 

Théâtre Stathmos, 55 rue Victor Hugo, Athènes. T. : 0030210523026 

https://www.youtube.com/watch?v=-RxsSdZdcnI

Πέμπτη 11 Μαΐου 2023

Intérieur de Maurice Maeterlinck, traduction de Dimitris Dimitriadis, mise en scène de Panagiotis Gizotis


Cette pièce créée au théâtre de l’Œuvre à Paris en 1895, sera redécouverte plus tard et mise en scène par Claude Régy avec des acteurs japonais à Paris. Et enfin à la Comédie-Française il y six ans. Cette fable qui allie simplicité et profondeur du symbolisme dont les dramaturges des années 1950-60 comme entre autres, Bob Wilson se souviendront, est aussi dans cette réalisation, prétexte à une scénographie en décalage et à une création poétique du silence.

Le Père, la Mère que nous apercevons derrière leurs fenêtres avec deux filles et un enfant endormi, ne savent pas encore qu’une autre de leurs filles, sortie le matin même, s’est sans doute suicidée (mais l’auteur ne le précise pas). Le Vieillard, qui a découvert son corps dans la rivière, attend dehors avec l’Etranger et n’osent pas entrer dans la maison annoncer l’horrible nouvelle. La force et l’originalité de l’œuvre tiennent aussi aux espaces conçus: l’intérieur, où la famille que l’on voit seulement vivre, insouciante et muette et l’extérieur, où sont les témoins, retardant le moment de pénétrer dans la maison, suspendent le temps.

Le Vieillard et l’Inconnu assument ainsi la fonction de narrateurs épiques et leur échange  s’apparente à une longue didascalie alternée où ils commentent les humbles gestes de ceux qui, dans le silence, au lointain, vivent encore dans l’ignorance et la tranquillité. Ce drame statique associant images et silence mais ici en séparant action et dialogue, trouve une remarquable expression. 

Et cette première mise en scène de Panagiotis Gizotis est un bel essai poétique sur «l’espace dans l’espace». Avec une sorte de rituel aux images fortes, avec un silence, une gestualité, des sons et une lumière de grande qualité.

La représentation a lieu au premier étage d’un ancien immeuble style néoclassique de l’avenue Alexandras au centre d’Athènes. Une actrice nous accueille et nous  fait monter dans l’appartement où nous serons les témoins de la vie de quatre personnages autour de la table du salon.
Un spectacle dans le spectacle avec des actions en parallèle où le metteur en scène donne une lecture originale de deux espaces: une miniature de la maison et la projection de ce qui se passe à l’intérieur. Sur un écran, nous voyons les personnages agir dans cet espace clos. Joués par d’excellents acteurs créant une illusion qui fascine le public grâce à une gestion exceptionnelle du rythme, des intonations et de l’expression corporelle par Panagiotis Gizotis.

Le magnétophone, les enregistrements sur cassettes que les comédiens changent eux-même, donnent à cette mise en scène un aspect mystique. Intimité et étrangeté, à la fois entre artificiel et naturel, se conjuguent pour souligner le «tragique quotidien» de Maeterlinck. Une expérience théâtrale à ne pas manquer!

Nektarios Georgios Konstantinidis

Jusqu’au 12 mai, Πάνω Σπίτι (Maison), 37 Alexandras avenue, Athènes. T. : 00306986614274

Πέμπτη 2 Μαρτίου 2023

Marie Sklodowska Curie de Thémis Moumoulidis et Panagiota Pantazi, mise en scène de Thémis Moumoulidis


La vie de cette personnalité a inspiré les dramaturges. Etudiant, il y avait vingt ans, nous avions eu la chance de jouer Les Palmes de Monsieur Schutz de Jean-Noël Fenwick et l’an passé, nous avons assisté à L’Apologie de Marie Curie d’Efstathia, mise en scène par Kirki Karali. 

Marie Sklodowska Curie est une œuvre aussi incontournable et enrichissante. «De tous les êtres célèbres, Marie Curie est la seule que la gloire n’ait pas corrompue», disait Albert Einstein. Ces mots concluent ce spectacle-hommage à cette grande chercheuse.

La pièce est le fruit d’une longue recherche dans les archives et est aussi fondée sur Madame Curie, une biographie d’Ève Curie (1904-2007), avec des séquences sur la vie et la contribution scientifique de sa mère (1867-1934).  L’autrice souligne son désintéressement et le fait qu’elle ait rendu son travail accessible au plus grand nombre. Sans être une militante féministe au sens actuel du terme, Marie Curie s’était engagée pour la science et a eu le courage de mener une carrière ambitieuse telle un homme. Et elle a été un modèle pour de nombreuses femmes.

© NEF

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Née à Varsovie alors occupée par la Russie, Maria Sklodowska, plus tard connue sous le nom de Marie Curie, a tracé sa voie avec en renversant tous les stéréotypes. Sa « poésie de la science », sa passion et son indomptable esprit de recherche sont devenus ses armes pour affronter la xénophobie et les préjugés auxquels elle était confrontée comme femme et immigrée. Elle a marqué son époque, au tournant du XXème siècle, en redéfinissant les frontières de la science. En 1903, les époux Curie se partagent avec Henri Becquerel le prix Nobel de physique pour leurs recherches sur les radiations. Et huit ans plus tardseule femme dans ce cas, elle obtient aussi le Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium.

La pièce de Themis Moumoulidis et Panagiota Pantazi, fondée sur des éléments biographiques, documents et témoignages, suit l’aventure passionnante d’une vie qui touche au roman ! Une enfance et une adolescence difficiles à Varsovie sous l’occupation tsariste, des études à la Sorbonne et sa lutte pour être reconnue comme membre à part entière d’une communauté scientifique dominée par les hommes, la « partenaire incomparable » de vie et de science de Pierre Curie, les éléments chimiques qui la « hantent », la radioactivité, la « curiothérapie » contre le cancer, les deux Nobel, la perte, la gloire et le tollé quand elle eut une liaison avec Paul Langevin alors qu’elle était veuve depuis cinq ans, les luttes irréconciliables pour une science au service de l’homme. La tragédie et l’ironie que l’Histoire lui réservait, avec l’usage destructeur ultérieur de ses découvertes.

Themis Moumoulidis réussit à créer un paysage de mémoire, images et sons et met en évidence la poésie, la pulsation et la lutte incessante d’une vie légendaire. Marie Curie a beaucoup donné à la science et à l’humanité mais aussi à la lutte des femmes pour la justice et l’égalité de traitement. Un spectacle qui nous transporte au temps de Marie Curie, avec des extraits de symphonies classiques mais aussi des compositions musicales originales et des paysages sonores d’Alexandra Mikroutsikou.

Panagiota Kokkorou a imaginé un décor symbolique et des costumes bien mis en valeur par les lumières de Nikos Sotiropoulos. Konstantina Takalou (Marie Curie), Iphigénie Karamitrou (Irène Curie), Catherine Lipiridou (Bronia Sklodowska) et Yannis Papadopoulos (Pierre Curie) jouent leurs personnages avec habileté.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Syhrono Théâtre, 45 rue Evmolpidon, Athènes. T. : 00302103464380.

En Crète, les 10, 11 et 12 mars.

https://www.youtube.com/watch?v=gAR4bVRKekw


Σάββατο 25 Φεβρουαρίου 2023

Le Malentendu d’Albert Camus, traduction de Marianne Kalbari, mise en scène de Yannis Houvardas


Une pièce écrite en 1942-1943 au Chambon-sur-Lignon (un village de Haute-Loire en France  qui a  résisté de façon exceptionnelle à l’occupant allemand et accueilli de nombreuses familles juives) et où  l’écrivain soignait une tuberculose. Ce fait-divers relaté dans L’Etranger figure aussi dans plusieurs contes populaires d’Europe centrale et devient ici une allégorie de la condition humaine.

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Après avoir fait fortune au loin et s’être marié, Jan arrive incognito en Bohème dans l’auberge que tiennent sa sœur, Martha et sa mère. Elles ont pris habitude d’assassiner les riches voyageurs pour les dévaliser. L’une a des scrupules mais l’autre est mue par le ressentiment. Quand elles découvrent qui est leur dernière victime, la mère se suicide et Martha aussi, après avoir crié sa haine du monde. Il n’y a plus personne pour consoler Maria, l’épouse de Jan. Et le vieux domestique se montre insensible à sa détresse.

En somme, le fils prodigue n’a pas trouvé les mots appropriés et cet homme de bonne volonté a été un piètre metteur en scène et acteur. En se faisant passer pour un autre, il a lui-même mis en marche l’engrenage qui va le broyer. Les malencontreuses interventions du domestique empêchent ces femmes de connaître l’identité de leur future victime. La lassitude de la mère, l’inhumanité de Martha frustrée de bonheur, contribuent aussi à un dénouement qui aurait pu être évité.

Dans ce lieu clos où l’on est exilé pour toujours, les personnages communiquent difficilement et les silences sont pesants. Avec cette fable, Albert Camus actualise le vieux schéma du quiproquo tragique. Comme dans les tragédies Iphigénie en TaurideŒdipe roi et surtout Électre. Mais ici, différence fondamentale: Albert Camus venait d’écrire dans Le Mythe de Sisyphe, que le destin est «une affaire d’hommes qui doit être réglée entre les hommes». Construction en trois actes, strict respect des unités, dialogues et monologues de haut niveauon a placé Le Malentendu du côté de la tradition théâtrale, à un moment où elle était contestée.   

Chaque mise en scène de Yannis Houvardas est un essai porteur de signes, avec un méta-texte enrichissant les notions-clés, sous-entendus et non-dits. Et il demande à ses acteurs de prendre une distance par rapport au texte, et pour éviter sentimentalité et expression émotionnelle, de parler lentement et clairement.

Sur le plateau, le bar tout en longueur de l’auberge où rentrent ivres  la mère et la  fille et un praticable où Blaine L. Reininger joue des mélodies blues mélancoliques tout au long du spectacle. Il y a aussi un  cafard géant que mère et fille embrassent souvent(une marionnette, clin d’œil à Kafka). En haut de la scène, une boîte étroite comme un  cercueil:  la chambre de Jan. Un univers hypnotique et hallucinogène.

Marianne Kalbari crée avec une clarté remarquable le personnage de la Mère, une morte-vivante se décomposant au ralenti, qui veut mais ne peut pas mourir, et qui incarne la fatigue, telle une condition existentielle. Pénélope Tsilika incarne Martha, vaisseau palpitant de désirs insatisfaits et écrasés, corps souillé par sa solitude  et transformé de manière déchirante en un cygne noir qui laisse ses ténèbres se répandre.  

Flomaria Papadaki (Maria) et Anastassis Roïlos (Jan) font très bien passer tous les doutes, fêlures et phobies qui deviendront cynisme, violence et culpabilité…  Un spectacle de haut niveau à ne pas manquer ! 

Nektarios-Georgios Konstantinidis 

Théatro Technis Karolos Koun, 14 rue Frynichou, Plaka, Athènes. T. : 00302103228706.

Κυριακή 19 Φεβρουαρίου 2023

La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, adaptation et mise en scène de Petros Zoulias


Dès 1937, l’auteur et Louis Jouvet, son metteur en scène attitré, songeaient à une pièce dont Marguerite Moreno, monstre sacré à la Belle époque et ensuite, serait l’actrice principale. Il commence à l’écrire en 1941 et termine sa version définitive quelques jours avant sa mort en 1944. La pièce sera créée l’année suivante par Louis Jouvet avec cette actrice.

Des hommes d’affaires réunis à la terrasse de chez Francis, place de l’Alma à Paris, donc tout près de la Comédie des Champs Elysées que dirigeait Louis Jouvet, cherchent une combine très lucrative. Un prospecteur leur annonce alors qu’existerait un immense champ de pétrole dans le sous-sol de la capitale française Autour d’eux, un ballet de personnages que leur bon sens fait ici apparaître comme farfelus : un chanteur des rues, un sourd-muet, un chiffonnier, un hurluberlu et celle qu’ils appellent: la Folle de Chaillot… Elle a pris sous sa protection un jeune homme, Pierre, qui tentait de se jeter dans la Seine. Il révèle qu’un prospecteur lui avait demandé de liquider un homme qui faisait obstacle à ses entreprises. Les spéculateurs s’étant éclipsés, le chiffonnier fait la leçon à la Folle : «Le monde file un mauvais coton.»  et est «plein de mecs» qui ont mis leurs semblables en coupe réglée. «Il n’y a qu’à les supprimer», tranche la Folle de Chaillot.

Au deuxième acte, celle que les didascalies nomment maintenant Aurélie, reçoit dans un sous-sol Constance, Gabrielle et Joséphine, ses pittoresques homologues de Passy, Saint-Sulpice et Place de la Concorde, chacune avec ses lubies mais qui se rallient à son projet. A une seule condition : qu’un procès ait lieu. Et le chiffonnier acceptera de se faire l’avocat des bandits et jouera aussi l’un d’eux.
Ce procès -une pièce dans la pièce- est celui de l’argent, de la spéculation et des privilèges.
Aurélie reçoit l’autorisation d’éliminer les exploiteurs. Les présidents des conseils d’administration, prospecteurs des syndicats d’exploitation, représentants du peuple affectés aux intérêts pétrolifères de la nation, syndics de la presse publicitaire, avides, cyniques et vulgaires à souhait, sont tous attirés par l’idée de trouver du pétrole… Mais ils se précipitent dans un souterrain sans issue dont Aurélie refermera l’accès. Il suffit, déclare-t-elle en guise de moralité, d’une femme de sens pour que la folie du monde se casse les dents. Et, au chiffonnier, elle lance : « Dès que menacera une autre invasion de vos monstres, alertez-moi tout de suite.

Ici, invraisemblance et fin faussement optimiste digne de Guignol mais jamais l’écrivain n’avait pourtant mis autant de fantaisie que dans cette pièce où s’annoncent l’absurde et l’insolite du Nouveau théâtre. La verve du satiriste est souvent mordante quand il donne la parole aux financiers : «Là où nous passons, dit l’un, ni le gazon ni le monument ne repoussent. Et pour un autre : « Les billets de cent francs sont aux riches et non aux pauvres. « Vous avez les capitaux ? J’ai un démarcheur-coulissier. »
Pour Arthur Miller, Jean Giraudoux a écrit l’acte d’accusation le plus direct qu’on ait jamais dressé contre l’exploitation capitaliste. Les Français lui ont parfois préféré Paolo Paoli d’Arthur Adamov ou La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht mais aujourd’hui la modernité de cette pièce est plus dans un dialogue pétillant d’inventions loufoques.  «A midi, tous les hommes, dit Aurélie, s’appellent Fabrice. » Ou encore: «Tout chien, sans son vrai nom, maigrit.» Et « Vous ne devez pas caresser Dicky quand il n’est pas là, dit Constance. C’est mal… » Bref, le premier Eugène Ionesco n’est pas loin.

Petros Zoulias met en scène à nouveau ce chef-d’œuvre classique mais le ramène, en soulignant sa pertinence, aux temps actuels. Cette pièce fut l’un des grands succès de Katína Paxinoú avec Alexis Minotis, au Théâtre National d’Athènes en 1966. Quinze ans plus tard, Andreas Voutsinas, pour le Théâtre National du Nord de la Grèce, lui donne une nouvelle vie avec Despo Diamantidou. Une interprétation historique… Antigone Valakou en 2003, mise en scène par Koraïs Damatis, puis Anna Panagiotopoulou, dirigée en 2014 par Petros Zoulias ont aussi joué Aurélie au Théâtre National d’Athènes.

Ici, Petros Zoulias accentue l’esthétique du conte avec joyeux et oniriques,  un décor majestueux très coloré, de beaux costumes de Deni Vachlioti, une musique originale de la grande compositrice Evanthia Reboutsika, les lumières de Melina Masha et une traduction avec références discrètes au monde contemporain: mails, s.m.s., réseaux sociaux… comme aux féminicides et autres fléaux.

Elissavet Konstantinidou crée une Aurélie sensible, romantique et prête à changer le monde. La dernière scène nous restera en mémoire: quand les exploiteurs la menacent avec une arme, elle descend du plateau, s’avance vers le public  et l’incite à suivre ses rêves. Et la scène du procès est aussi remarquable avec Nikos Moutsinas (Le Chiffonnier) dans un excellent monologue. Petros Zoulias est arrivé à garder l’esprit politique du texte  et pour lui Jean Giraudoux est une sorte de Brecht parisien. Il a également adouci une langue parfois académique et a rendu accessible l’œuvre de cet écrivain à un large public. Le metteur en scène a aussi essayé de simplifier sans trahir- le mal est puni, le bien triomphe- de divertir sans recettes faciles et faire réfléchir, tout en n’étant pas ennuyeux… A consulter: un riche programme-livret avec textes sur Jean Giraudoux, la pièce et ses mises en scène, et de nombreuses photos.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Pallas, 5 rue Voukourestiou, Athènes. T. : 0030 2103213100


https://www.youtube.com/watch?v=RjKF_XgYWr0

Παρασκευή 17 Φεβρουαρίου 2023

Δυσαρμονίες (Tone Clusters) de Joyce Carol Oates, traduction de Nikos Hatzopoulos, mise en scène d’Antonis Antoniou


Cette auteure américaine de quatre-vingt cinq ans s’est essayée à plusieurs genres: poésie, romans et nouvelles, théâtre, essais mais elle privilégie un thème, celui des passions perverses et destructrices.  Son œuvre se situe dans la tradition du roman naturaliste mais Joyce Carol Oates s’attache moins à expliquer les situations d’oppression, qu’à faire surgir de manière obsédante, le couple fantasmatique de la victime et du bourreau.

Dans cette pièce (1990), les parents de Carl sont interviewés dans un studio de télévision pour défendre leur fils, accusé de viol et meurtre d’une jeune fille de quatorze ans. Est-il coupable ? Les preuves sont accablantes. Mais dans quelle mesure sont-ils prêts à les voir ? Et comment cette interview peut-elle éclairer cette triste affaire? Des questions qui, même si elles ont une réponse, en créent de nouvelles qui, elles, restent sans réponse. Quand la voix d’un journaliste leur pose des questions tortueuses, l’interview tourne alors pour eux au cauchemar. Combien de temps pouvons-nous vivre dans l’ignorance? Comment éviter la vérité, en créant autour de nous, celle qui nous convient? À quel point sommes-nous coupables, quand nous nous murons dans notre silence?

L’auteure critique durement le mode de vie américain et les valeurs d’une société qui s’étend au-delà des frontières d’un pays. Elle décrit en particulier la tragédie de ce couple ordinaire qui a peur du crime, de la télévision, et même de leur voisin. Malgré leur calme apparent, l’enchevêtrement de leur vie qui se dénoue lentement, va les mener à la tragédie. Cela se passe dans un studio de télévision et le metteur en scène souligne la gourmandise des médias à utiliser le drame de gens comme une marchandise pour faire gagner leur chaîne en popularité. Le père et sa femme (excellents Antonis Antoniou et Natasha Assiki), perdus dans un tourbillon d’interrogations et incapables de juger objectivement les faits, se battent pour que leur fils soit celui qu’ils croient, et non celui que la réalité les oblige à voir.
Nous entendons seulement la voix du journaliste et cette distance nous rend plus capables de juger les faits avec un esprit critique. Son discours torrentiel est celui du représentant d’une culture et d’une classe, dites supérieures. Il incarne aussi la position dominante de ceux qui travaillent dans les médias mais il a du mal à intégrer les éléments d’informations actuels sur l’homme et la femme. Après le spectacle, les acteurs discutent avec le public et nous sortons riches en émotions. Ils nous ont fait réfléchir à nouveau sur la notion de responsabilité individuelle…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Theatriki Skini, 84 rue Naxou, Athènes, T. : 0030 2102236890

En Cas de meurtre est publié  chez Actes Sud-Papiers (1996). De nombreux autres livres de l’écrivaine sont édités chez Stock et Biblio, Livre de poche